À votre santé ! : comment les campagnes de prévention sont devenues une culture publique
L’exposition « À votre santé ! » des Archives nationales retrace un siècle de campagnes de prévention et d’éducation sanitaire. De l’affiche antituberculeuse aux films contre le sida, cette histoire montre comment l’État, les professionnels de santé et les artistes ont appris à parler aux publics — avec des résultats qui ne se mesurent pas seulement à la force d’un slogan.

La question
Question de la rédaction : quelle campagne de prévention vous a le plus marqué, et pourquoi ?
Une affiche, un slogan, un film diffusé à la télévision ou un jeu pédagogique peuvent sembler éloignés d’un cabinet médical. Ils ont pourtant participé, pendant un siècle, à la manière dont les pouvoirs publics ont expliqué les risques, recommandé des comportements et construit une mémoire collective de la santé. C’est le fil directeur de l’exposition « À votre santé !

Un siècle de campagnes de prévention et d’éducation pour la santé (1902-2002) », présentée aux Archives nationales à Pierrefitte-sur-Seine du 18 septembre 2026 au 28 mai 2027.
L’exposition arrive dans une période où la communication sanitaire reste un sujet politique. Le ministère de la Culture et le ministère de la Santé conduisent depuis plus de vingt ans une politique commune pour favoriser l’accès à la culture dans les établissements hospitaliers et médico-sociaux.
En parallèle, l’Organisation mondiale de la santé met désormais en avant les travaux consacrés au rôle des arts et de la culture dans la santé et le bien-être. Ces démarches ne disent pas que l’art soigne à lui seul.
Elles montrent plutôt que les messages, les récits et les pratiques culturelles font partie de l’environnement dans lequel une politique de santé devient compréhensible — ou non.
1902-1972 : quand l’hygiène devient une affaire publique
La première période présentée par les Archives nationales commence avec la première loi de santé publique de 1902. Elle correspond à une conception de la prévention fortement liée à l’hygiène, aux épidémies et à l’organisation de la République. L’objectif est alors de diffuser des règles et des connaissances dans une société où les moyens de communication de masse restent limités.
Les supports exposés permettent de suivre cette évolution : affiches, brochures, films et documents pédagogiques. Leur intérêt ne tient pas seulement à leur esthétique. Ils montrent quels publics étaient ciblés, quels comportements étaient jugés prioritaires et quelle place était accordée à l’État dans la transmission des consignes.
Une campagne ne se résume donc pas à une formule mémorable. Elle suppose un problème défini, un public identifié, un canal de diffusion et une manière d’évaluer les effets produits. Cette distinction est importante aujourd’hui encore : une campagne visible n’est pas nécessairement une campagne efficace.
1972-1990 : le message sanitaire entre dans la culture médiatique
La deuxième séquence couvre la création et l’action du Comité français d’éducation pour la santé. Les campagnes s’adressent à une population plus large et utilisent davantage les codes de la publicité, de la télévision et de la communication visuelle.
Certains slogans sont devenus des repères populaires, comme « Les antibiotiques, c’est pas automatique » ou « Tu t’es vu quand t’as bu ? ». Leur succès tient en partie à leur capacité à s’inscrire dans la mémoire collective. Mais la notoriété d’une phrase ne suffit pas à établir son effet sur les comportements. Il faut aussi regarder sa répétition, son contexte, les relais professionnels et la possibilité concrète pour les personnes de suivre la recommandation.
Cette période rappelle une limite souvent oubliée : informer ne crée pas automatiquement les conditions de l’action. Une personne peut comprendre un risque sans disposer d’un accès simple au dépistage, à la consultation, au transport ou à un accompagnement adapté. La communication publique ne remplace donc pas les services publics ; elle doit rester reliée à eux.
1980-2002 : le sida transforme les formes de prévention
La troisième partie suit l’irruption du VIH et du sida dans l’univers de la communication sanitaire. Les Archives nationales évoquent notamment le rôle des associations et l’évolution des messages face à une maladie qui oblige à parler de sexualité, de discrimination, de responsabilité collective et de droits.
La prévention change alors de ton. Elle ne peut plus reposer uniquement sur l’injonction. Elle doit expliquer, rassurer sans minimiser, rendre visibles des pratiques de protection et reconnaître l’expérience des personnes concernées. Les films et documents issus des fonds du Comité français d’éducation pour la santé témoignent de cette évolution. Une partie de ces films a été numérisée avec l’Université de Strasbourg et mise à disposition sur la plateforme Medfilm.
Cette chronologie rejoint une question actuelle : comment parler de santé sans réduire les publics à des comportements individuels ? Les campagnes les plus solides semblent être celles qui relient le message à des droits, à des ressources et à des interlocuteurs identifiables.
Ce que cette histoire change dans notre regard sur la culture
Présenter des affiches de prévention dans une institution patrimoniale transforme leur statut. Elles ne sont plus seulement des outils administratifs ou publicitaires. Elles deviennent des documents permettant d’observer les priorités d’une époque, ses peurs, ses représentations du corps et ses rapports entre experts et citoyens.
Cette approche concerne aussi les collectivités. Dans les Pays de la Loire, l’appel à projets « Culture et Santé » pour 2026-2027 privilégie l’accueil d’artistes en résidence dans les établissements et les jumelages entre structures médico-sociales et lieux culturels reconnus ou labellisés. Le dispositif ne promet pas une guérison par la culture : il organise des coopérations durables entre artistes, professionnels et personnes accueillies.
La logique est proche de celle qui permet à une bibliothèque de jouer plusieurs rôles à la fois : lieu culturel, espace d’accueil, point d’accès à l’information et service de proximité. Les bibliothèques comme lieux culturels de proximité rappellent ainsi qu’un accès réel dépend autant de la qualité du contenu que de la possibilité d’entrer, de comprendre et de participer.
Une chronologie utile pour évaluer une campagne
- Le problème est-il défini ? Une campagne doit préciser le risque ou le comportement concerné, sans tout mélanger.
- Les publics sont-ils identifiés ? Un message destiné aux adolescents, aux personnes âgées ou aux professionnels ne se construit pas de la même manière.
- Les relais existent-ils ? Une affiche ou une vidéo doit renvoyer vers des services, des droits ou des interlocuteurs accessibles.
- Le message peut-il être compris sans culpabiliser ? La prévention perd de sa portée lorsqu’elle transforme une difficulté collective en faute individuelle.
- Une évaluation est-elle prévue ? La diffusion, la mémorisation et l’évolution des pratiques sont des indicateurs différents.
Les repères de l’exposition
| Période | Évolution mise en avant | Question à garder en tête |
|---|---|---|
| 1902-1972 | Hygiène, épidémies et structuration de l’éducation sanitaire | Qui définit le risque et à qui s’adresse-t-on ? |
| 1972-1990 | Développement des campagnes médiatiques et des slogans populaires | La visibilité du message produit-elle une action réelle ? |
| 1980-2002 | Prévention du VIH et prise en compte des associations et des droits | Comment informer sans stigmatiser les personnes concernées ? |
Ce qui reste à vérifier
L’exposition raconte une histoire française des campagnes de prévention ; elle ne permet pas, à elle seule, de mesurer l’efficacité de chaque message. Elle ne tranche pas non plus la question de savoir quelles formes artistiques produisent les meilleurs effets sur la santé.
L’événement organisé par l’OMS le 22 septembre 2026 autour de la collection mondiale du Jameel Arts & Health Lab-Lancet montre que la recherche internationale cherche encore à consolider les preuves sur le rôle des arts et de la culture dans le bien-être.
La leçon la plus solide est plus modeste : une politique de santé ne se résume ni à ses chiffres ni à ses slogans. Elle se construit aussi dans les images, les récits, les lieux et les relations qui rendent une information utilisable. C’est cette articulation entre culture, prévention et services publics que l’exposition des Archives nationales rend visible.
Sources : Archives nationales, ministère de la Culture — Culture et Santé et Organisation mondiale de la santé.
L'auteur
La rédaction Acturama



